Editoriaux - Education - Histoire - Musique - 23 mars 2018

Apprendre ses leçons en rap : on n’arrête pas le progrès !

On n’arrête pas le progrès : une nouvelle application, venue du Royaume-Uni, propose aux collégiens de réviser leurs cours en chansons, pour un abonnement mensuel de 4,99 €. Des leçons en hip-hop, R’n’B et autres courants musicaux, voilà qui va révolutionner la pédagogie et, paraît-il, aider les « décrocheurs » à se raccrocher aux études – pauvres « décrocheurs » irrémédiablement associés au rap ! Mais ne nous laissons pas abuser par les prétendus charmes de la nouveauté.

Tous les élèves pourront désormais, moyennant finances, mémoriser le subjonctif, les fractions, le théorème de Thalès ou la géographie en chantant, comme Michel Sardou. Il est même prévu – actualité oblige – une orchestration rythmée sur l’histoire de la condition féminine. Examinons donc ce phénomène de plus près.

On redécouvre les vertus de la répétition et de la mémoire, b.a.-ba de la pédagogie avant que la mode ne vienne de proscrire le par-cœur. Le refrain d’une chanson, notamment, peut imprimer des règles dans le cerveau, au plus grand plaisir des élèves – à condition qu’ils aiment le rap. Ce peut être efficace si cette musique ne leur donne pas plus envie de danser que d’étudier. Encore qu’il ne suffise pas de mémoriser pour assimiler. La mémorisation contribue à l’assimilation, et réciproquement. Rien de plus stupide qu’un perroquet qui répète sans comprendre ce qu’il entend.

De là à s’extasier devant cette nouvelle méthode… Des chercheurs, spécialistes des liens entre cerveau et musique, prennent cette expérience tellement au sérieux qu’ils vont tester l’application sur 400 de leurs étudiants pour évaluer scientifiquement ses effets sur la mémorisation.

Compte tenu du taux d’échec à l’université, on pourrait légitimement penser qu’ils ont mieux à faire que de servir de cobayes ou de rats de laboratoire. D’autant plus que ce qu’on présente comme une innovation, une découverte pédagogique incommensurable, n’est qu’un processus connu depuis que l’homme sait chanter : la musique et la chanson peuvent contribuer à la transmission d’un savoir. Au Moyen Âge, trouvères et troubadours voyageaient de ville en ville et, bien avant eux, les aèdes chantaient la colère d’Achille ou les aventures d’Ulysse, l’Iliade et l’Odyssée.

Les inventeurs de cette application pour smartphone renouent avec la tradition, à ceci près qu’ils monnaient ce mode de transmission et que, par une sorte de démagogie, ils ont recours à un genre musical que même les jeunes ne sont pas obligés d’apprécier.

J’ai connu un professeur de lettres classiques qui, dans les années 1970, faisait chanter à ses élèves de quatrième les déclinaisons latines. Il avait repris, pour la première, l’incontournable « Rosa » de Jacques Brel et, pour les quatre autres, ses élèves avaient créé une mélodie avec l’aide d’une camarade, douée en musique, qui les accompagnait à la flûte. C’était, à mon avis, plus beau que du rap mais, comme on dit, des goûts et des couleurs, on ne discute pas.

On n’est pas obligé de faire souffrir ses élèves pour qu’ils retiennent leurs leçons : tout moyen qui peut les y aider est bon à prendre, à l’occasion – encore qu’on n’instruise pas seulement en amusant et que l’apprentissage de l’effort ne soit pas inutile. Mais considérer comme une révolution pédagogique une méthode, somme toute, de bon sens, ancienne et même antique, en faire un sujet de recherche, tient du snobisme pédagogique, voire de la bêtise.

Mieux vaudrait reconnaître avec humilité que la tradition a ses mérites et en tirer toutes les conséquences : revenir à des programmes construits, cohérents et exigeants, à des exercices réguliers dans toutes les disciplines, en prenant toujours soin de vérifier que les savoirs sont assimilés.

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