Culture

Bernanos, pour quoi faire ?

Journaliste et essayiste
 

Grande figure catholique, antimoderne et prophétique, dressée contre le monde moderne et ses bien-pensants, Georges Bernanos a été trop récupéré fallacieusement par de faux rebelles au système dominant. À l’occasion du 70e anniversaire de sa mort, il est indispensable de le restituer à la vie, à sa vie et à son œuvre transfiguratrice.

Il faut toujours revenir à Bernanos ! Mousquetaire de la plume, il tonna contre l’ordre bourgeois qui n’était, à ses yeux, qu’un désordre établi. Défenseur du trône et de l’autel, il assumait très virilement ses positions traditionalistes face à la démocratie ploutocratique et aux cléricatures de tous ordres. L’auteur de La Grande Peur des bien-pensants (1931) était un homme libre à la nuque raide.

Dans La Liberté, pour quoi faire ? (1953, posthume), Bernanos développe un discours à la fois crépusculaire et visionnaire sans jamais désespérer. Toujours à la pointe du combat spirituel, politique et social, il confirme que le déchaînement techno-capitaliste en France, en Europe et dans le monde va aboutir à une récession civilisationnelle inédite historiquement : « L’Histoire dira un jour que la France a été conquise par la civilisation des machines – cette civilisation capitaliste prédestinée dès sa naissance à devenir la civilisation totalitaire – exactement comme un peuple est conquis par un autre peuple, et le monde, ou du moins une partie du monde, a été aussi conquis par elle, pris de force. La conquête du monde par la monstrueuse alliance de la spéculation et de la machine apparaîtra un jour comme un événement comparable non pas seulement aux invasions de Gengis Khan ou de Tamerlan, mais aux grandes invasions si mal connues de la préhistoire. »

Plus que jamais d’actualité, les écrits de combat et les romans de Bernanos font la part belle au surnaturel chrétien. Il a su rendre naturel le surnaturel. Il n’est qu’à lire Les Grands Cimetières sous la lune (1938), La France contre les robots (1944) et Sous le soleil de Satan (1928) pour le constater.

Le rejet bernanosien des démocraties libérales s’accompagne d’une critique radicale des totalitarismes communiste et nazi. À propos du racisme suprémaciste de ce dernier, Bernanos écrit très pertinemment en 1940 : « Le tort du racisme n’est pas d’affirmer l’inégalité des races, aussi évidente que celle des individus, c’est de donner à cette inégalité un caractère absolu, de lui subordonner la morale elle-même, au point de prétendre opposer celle des maîtres à celle des esclaves » (Race contre nation, le 1er décembre 1940).

Quittant le Brésil où il a séjourné de longues années, il confirme son antiracisme différentialiste en 1945. En effet, à propos du racisme adossé à l’idéologie du progrès, Bernanos écrit très pertinemment : « Nous sommes ainsi menacés d’un racisme élémentaire, positif et réaliste, basé sur la notion de progrès, sur une conception technique du progrès, mille fois plus impitoyable que n’importe laquelle des mystiques, qui ont ensanglanté les siècles. Pour cette espèce d’hommes, chers amis, non moins que pour le système dont la discipline est le principe et l’uniformité la règle, vous êtes « différents », c’est-à-dire ennemis. Je souhaite que vous preniez chaque jour plus conscience de ces différences, je souhaite que vous les mainteniez et les développiez. Elles sont le gage de votre avenir. Car la nature est inégalité, diversité, contradiction » (Adieu au Brésil, le 30 mai 1945).

Ces dernières lignes sont à méditer de nos jours. Face au cosmopolitisme anomique et au nationalisme emprunt quelquefois de racisme, Bernanos montre la voie d’un sain patriotisme enraciné où l’unité et la diversité de la France comme des peuples autres sont exaltées avec entrain. L’universalité chrétienne loue le créateur, la création et les créatures différenciées. Il est plus que temps de lire ou relire Bernanos, qui nous le rappelle ardemment.

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