Cinéma

Le Brio : un bel effort inabouti


Magistrat honoraire et président de l'Institut de la parole

 

D’abord, il faut reconnaître le bel effort, la volonté de sortir des sentiers battus, des réunions de famille et des placards vaudevillesques dont raffole le cinéma français.

La rencontre d’un professeur réactionnaire et d’une jeune banlieusarde à laquelle le premier doit tout apprendre sur le plan de l’éloquence pour échapper à une sanction disciplinaire.

Situation parfaitement invraisemblable comme un certain nombre de scènes du film.

Il n’empêche que la mise en scène d’Yvan Attal est réussie, que Daniel Auteuil est, on le sait, un formidable acteur et que la jeune Camélia Jordana est prometteuse.

Pourtant, que de clichés dans cette histoire avec les stéréotypes de la cité, l’opposition des mondes et les caricatures qui vont avec.

Je reconnais l’honnêteté rare des scénaristes qui ont fait du réactionnaire une personnalité remarquable qui, sur le fond, avait raison sur tout mais dont la forme parfois condescendante et sarcastique pouvait susciter l’incompréhension, voire la colère. Mais évidemment, à la fin, l’émotion l’emporte et un peu de démagogie : il a appris d’elle comme elle de lui.

Le plus passionnant du film concerne la réflexion sur l’éloquence et l’éducation par le langage. Sommairement résumé, il y a là comme un My Fair Lady d’aujourd’hui !

Mais je suis gêné par le caractère totalement artificiel des exercices et le fait qu’on s’attache à la transmission de la rhétorique, de procédés d’argumentation et de figures de style aberrants dans un tel contexte et en opposition avec l’apprentissage d’une parole libre et vivante. Le professeur le dit bien : il s’agit d’avoir toujours raison alors que l’amoureux de l’héroïne, à l’issue d’une dispute, voit juste quand il affirme qu’« il faut dire ce qu’on pense ».

Je ne vois pas, d’ailleurs, au nom de quoi, quand il s’agit de la banlieue, on ne songe jamais que des talents naturels y existent et qu’il y aurait comme une fatalité à devoir lui apprendre ce qui serait normalement acquis ailleurs. Comme si la première n’était capable que de tchatche et pas de parole ! Alors que je peux témoigner que l’aptitude à l’oralité est indépendante des rapports de classe !

Tout le reste à l’avenant. Ces concours, ces jurys, sur des sujets imposés, avec un texte sous les yeux, cette inscription de la parole dans un univers officiel. Ces Nuits de l’éloquence ! Cette émulation empesée et conventionnelle. Cette habitude de constituer la parole comme un jeu, un divertissement, l’arme à venir d’un avocat – qui, en effet, choisit la vérité au gré des causes à défendre – et non pas celle d’une personnalité dont les tréfonds ont besoin de la parole, de sa force et du scandale qu’elle crée presque inévitablement quand elle est authentique. Thierry Lévy et Éric Dupond-Moretti, ce n’était pas, ce n’est pas une éloquence qui se pavane mais la foudre qui tombe !

Le Brio aurait pu en avoir plus, mais j’estime suffisamment ce film pour avoir eu envie de lui consacrer ce billet.

Extrait de : Justice au Singulier

Magistrat honoraire et président de l'Institut de la parole

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