Racolage

Vous n’allez pas croire le chapitre 4 de cet article !

 

Le racolage n’est plus un délit pour les prostituées, il ne l’a jamais été pour les militaires, les publicitaires, les politiciens et les médias. Cela ne gomme pas le caractère péjoratif lié à cette pratique malsaine et agressive du recrutement de soldats, de clients ou d’électeurs : les promesses ne seront pas nécessairement tenues. Le mode opératoire le plus efficace pour racoler est généralement de flatter les instincts les moins élevés de sa cible. Le glauque, le sordide, le morbide, l’obscène fascinent, attirent et induisent une tentation de transgresser, de franchir la limite. Le sexe et la violence s’exhibent sans retenue. Notre époque libertaire fait sauter les verrous, comme celui de la pudeur.

YouTube est un média gratuit. Il est un adage connu de l’Internet : « Si c’est gratuit, c’est vous le produit. » Ou, pour pasticher un cynique connu, plus vous visionnez de vidéos sur YouTube, plus YouTube vend du temps disponible de votre cerveau à des annonceurs. Certes, vous pouvez héberger et diffuser gratuitement sur votre chaîne une conférence édifiante et soporifique qui ne captivera pas trois personnes par an, ou tonton Nestor en train de souffler ses bougies sur le gâteau d’anniversaire, ce qui ne présente pas un grand intérêt. Mais YouTube vous proposera de visionner de nouvelles vidéos, choisies par un algorithme en fonction de ce qu’il a appris de vous, pour que vous passiez le plus de temps possible devant ses vidéos et soyez plus longuement exposé à ses publicités.

Bien sûr, les contenus sont modérés a posteriori : pas question, pour la plate-forme, de diffuser des vidéos « trash » qui franchiraient les frontières de la légalité, inciteraient à la haine, colporteraient des fake news 1 dans le collimateur de qui-vous-savez, etc. Sauf que ce sont ces vidéos elles-mêmes qui sont le plus vues, font du buzz et génèrent donc le plus de revenus. D’où une certaine schizophrénie de la plate-forme : les contenus les plus racoleurs, en misant sur le voyeurisme, incrémentent le chiffre d’affaires. Équilibre compliqué à trouver…

Un certain Paul Logan, qui est riche de plus de quinze millions d’abonnés sur sa chaîne YouTube, a posté une vidéo d’une quinzaine de minutes où il se met en scène à proximité du corps sans vie d’un suicidé par pendaison au Japon. Les commentaires négatifs, le bad buzz, font monter la pression. Après 48 heures et 6 millions de visionnages, il retire la vidéo et présente ses excuses. Mais ce n’est pas l’algorithme de YouTube qui a décelé le problème : la plate-forme a engrangé les revenus publicitaires pendant ce temps. Elle a, certes, envoyé un avertissement à Paul Logan, mais après coup.

En ces temps de bonnes résolutions, peut-être me faut-il renoncer à tout titre ou article qui semblerait un tantinet « pute-à-clic », tant comme lecteur que comme plumitif. Flatter les plus viles aspirations pour un surcroît de dopamine 2 bien éphémère, ce n’est pas une idée très morale. Si le cœur vous en dit…

Notes:

  1. Facebook paie même les services du Decodex du Monde et de Désintox de Libération, ces deux polices de la pensée, pour séparer le bon grain de la propagande officielle de l’ivraie des fake news, hoax et autres complots théorisés.
  2. Cf. les interventions de Sean Parker, Chamath Palihapitiya, Sandy Parakilas qui démontent les ressorts de Facebook.

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