Pourquoi Christine Angot est-elle prise au sérieux ?

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« On n’est pas couché » n’est pas seulement une émission exaspérante à cause de Laurent Ruquier et de son caractère vulgairement promotionnel et mécaniquement rigolard.

C’est bien plus grave.

Parce qu’elle donne au duo phare – quelle nostalgie nous point en songeant à Naulleau et Zemmour ! – formé par Yann Moix et Christine Angot une visibilité, une importance, une influence sans commune mesure avec sa qualité intrinsèque.

Parce qu’elle constitue une caisse de résonance pour le moindre propos de l’un ou de l’autre et qu’elle incite à adhérer, sans l’ombre d’une réserve, à la pertinence et à la profondeur de telle ou telle pensée qui est recueillie médiatiquement comme une révélation, telle une lumière. Rarement contestée.

Parce qu’elle conduit à exclure forcément une présomption qui n’est pas si rare que cela : celle de la bêtise.

D’autant plus qu’on n’ose pas l’invoquer face à une Christine Angot si naturellement concentrée sur elle-même, tellement persuadée de la fulgurance de ses réflexions que tout, chez elle, physiquement, cherche à nous transmettre l’éclat de son génie, avec une expression évidemment sans limpidité.

Christine Angot se prend tellement au sérieux qu’il serait indélicat, presque grossier de la prendre à la légère.

Yann Moix est d’une autre qualité. On peut discuter ses positions, les polémiques qu’il lance à intervalles réguliers moins parce qu’il y croit que par un souci constant de se démontrer qu’il continue à exister et qu’il demeure un vif trublion, un provocateur qui ne s’assoupit pas. Il annonce qu’il va déposer plainte pour diffamation, à ses risques et périls, au sujet de Calais, contre le ministre de l’Intérieur. Cette nouvelle va le rassasier durant quelque temps. Yann Moix peut être insupportable mais, au moins, n’est jamais stupide.

J’ai la faiblesse, en revanche, d’aller jusque-là quand je prends connaissance des réactions de Christine Angot au sujet du succès – certain et prévisible – du premier tome des Mémoires de Jean-Marie Le Pen.

Elle est meurtrie et déçue par les Français parce que 50.000 d’entre eux l’avaient commandé avant même sa publication. Elle est choquée par le fait que Jean-Marie Le Pen, « réhabilitant » Pétain et « frisant le négationnisme », soit traité comme « une petite star ».

Christine Angot, dans ses livres, est aussi éloignée d’une authentique littérature que Jean-Marie Le Pen d’une conception non provocatrice de l’Histoire. Pourtant, elle est lue et même encensée par certains critiques sous son charme. Pourquoi les mémoires de Jean-Marie Le Pen n’auraient-ils pas le droit d’intéresser ?

Le premier tome va de la naissance de Le Pen, en 1928, jusqu’à la création du FN en 1972. Je le lirai évidemment, et encore plus le second, parce qu’il relatera probablement les procès m’ayant opposé à lui quand il avait poursuivi Le Canard enchaîné et Libération et que j’étais ministère public à la 17e chambre correctionnelle à Paris.

Au-delà de ces péripéties personnelles, la passion de la chose publique et de la politique m’aurait naturellement conduit à ne pas négliger cet ouvrage.

Il me semble que l’étonnement réprobateur de Christine Angot est absurde. Ainsi, la curiosité historique et civique serait à blâmer ?

Quelle étrange conception, et au fond déplorable et si bête, de la démocratie et de la citoyenneté que ce mépris à l’encontre de lecteurs qui, par leur acte, montreraient tout ignorer des horreurs du nazisme, du fascisme, de la Shoah ! Quelle vision étriquée et médiocre du débat politique et intellectuel que cet ostracisme qui devrait être obligatoire à l’égard d’un livre à ne percevoir que telle une monstruosité !

Ce qui serait le signe d’un assoupissement républicain et d’une paresse civique aurait résulté, au contraire, dans la société civile, d’une indifférence à l’égard de ce premier tome ou d’un refus scandalisé ! Comme si ignorer garantissait la préservation des principes éthiques et historiques alors qu’elle ne peut être assurée que grâce à la connaissance !

Entendre Christine Angot proférer, le plus sérieusement du monde, en étant suivie avec un incongru enthousiasme médiatique, une ineptie peut faire douter de notre grille de valeurs et de la lucidité d’un milieu qui s’autocélèbre, s’autocite et confond la diffusion d’un propos avec sa pertinence.

La comparaison est discutable, j’en ai conscience, mais je force le trait délibérément. Il faut tout lire. Il fallait lire Mein Kampf. L’horreur n’était pas de le lire. L’horreur – et la naïveté – avaient été de ne pas croire possible ce qu’on avait lu.

On ne devrait plus prendre Christine Angot au sérieux. Une bonne dose d’ironie lui ferait du bien.

Cela la désintoxiquerait d’elle-même.

Extrait de : Justice au Singulier
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