Santé

Avec la Cour des comptes, quel étudiant en médecine aura encore l’idée extravagante de s’installer en libéral ?

Médecin
 

On ne savait pas les sages de la rue Cambon adepte des champignons hallucinogènes, mais le récent rapport de la Cour des comptes sur l’avenir de l’assurance maladie vaut son pesant de mescaline. Parce qu’il contient à peu près tout ce qui manque pour décourager définitivement les rares étudiants en médecine qui auraient encore l’extravagance de se destiner à la médecine libérale…

On y trouve pêle-mêle la fin de la liberté d’installation, la rémunération « à la performance », plus de contrôles des honoraires libres, des horaires d’ouverture des cabinets plus prolongés, sans parler d’un nouveau fromage pour fonctionnaires appelé « Agence de santé » (le cran au-dessus de « nommer une commission »…).

Il n’est pas inutile de rappeler que les hommes de l’État ont délibérément réduit le nombre de médecins en instaurant, en 1988, le MICA (mécanisme d’incitation à la cessation d’activité), permettant aux praticiens libéraux de prendre avec huit ans d’avance une retraite presque à taux plein, ce que beaucoup firent. Et, cinq ans plus tard, le numerus clausus à l’entrée des études atteignait son point le plus bas avec 3.500, ce pourquoi nous manquons maintenant de médecins quadragénaires dans la force de l’âge, tandis qu’un quart des médecins actifs seront en retraite en 2025.

Mais, en réalité, ce ne sont pas les médecins qui manquent, c’est le temps qu’ils ont à consacrer aux patients ; parce que l’administratif mange 25 % de leur temps de travail, et qu’ils n’ont plus les moyens de le confier à une secrétaire.

Avec des facs de médecine occupées aux deux tiers par des filles, le médecin type d’aujourd’hui est une trentenaire née sous Mitterrand et son ministère du Temps libre, qui a eu vingt ans sous Jospin et ses 35 heures, et ne veut plus travailler comme ses confrères nés sous de Gaulle, voire sous Coty. Et c’est légitime. Elle préfère donc le salariat.

Près de chez moi vient de s’installer, dans un centre de santé municipal, une jeune femme, salariée donc : 4.500 € nets par mois pour 29 heures de travail. Demandez à votre médecin combien d’heures il doit travailler pour qu’il lui reste ça, net imposable, chaque mois ? Et la salariée aura Mutuelle, Carte Orange, Ticket Restaurant®, congé de maternité le jour venu (en libéral : zéro), des arrêts de travail avec indemnités journalières au 3e jour (en libéral, c’est au 90e !), aucun investissement à faire, aucun papier URSSAF, Sécu, RSI, aucune comptabilité à tenir… Voilà pourquoi seuls 9 % seulement des étudiants s’installent en libéral. Alors penser, comme les comptables de la Cour des comptes, qu’on améliorera ce score en obligeant ces jeunes femmes, souvent mères, à visser leur plaque à Mézy-les-Deux-Pognes, où il n’y a plus ni école, ni poste, ni épicerie, ni emploi pour leurs conjoints, relève de la pathologie mentale ; surtout si, en plus, elles doivent garder le cabinet ouvert jusqu’à minuit un jour sur trois.

Quant aux zones « surdotées » en médecins, à part peut-être Cannes, Nice ou le XVIe arrondissement de Paris, on se demande où la Cour des comptes en trouve encore ? Autre perle du président Didier Migaud : « Le fait que les trois quarts des passages aux urgences ne soient pas suivis d’hospitalisation est un bon indicateur de la mauvaise organisation des soins entre la ville et l’hôpital. » Ah bon ? Vous vous cassez un doigt le matin, l’hôpital vous fait une radio à 11 h, vous plâtre à midi et vous sortez à 13 h : c’était un passage inutile ? Certes, un médecin de ville aurait su faire tout ça aussi, à ceci près qu’au tarif de la Sécu, il ne serait pas rentré dans ses frais. Alors que le moindre passage à l’hôpital rapporte à celui-ci 250 €, raison pour laquelle les centres 15 qui y sont généralement situés y drainent un maximum de « bobologie ». Prétexte pour réclamer ensuite du personnel supplémentaire avec l’alibi du « on est débordé »…

Enfin, si ces élucubrations de vieux sages en fin de banquet sont, par leur apparent bon sens, susceptibles d’être naïvement approuvées par une majorité de Français, ceux-ci ne doivent pas oublier que si on commence à assigner d’autorité un médecin à un territoire, on finira inéluctablement par assigner chaque Français à un médecin, ce qui sera la fin du libre choix. Sommes-nous prêts à accepter un système qui fait depuis trop longtemps le malheur des Britanniques ?

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