Opération Douce France

Douce France : la pêche à la sauterelle en Ardèche

 

S’évader deviendra bientôt un art de vivre, une fin en soi, un métier… L’univers, hors des murs du salon, devient progressivement « invivable ». Pour ma part, après une vie bien remplie, j’ai préféré ne pas insister, la retraite me permettant de m’offrir une vie un peu plus paisible. Loin de ces villes étouffantes, sales, stressantes.

J’ai fait le choix, il y a plusieurs années, d’habiter une ville moyenne de la vallée du Rhône. Je suis peut-être hors sujet en ne vous racontant pas la fête au village, la kermesse ni les autos-tamponneuses, encore moins la fête du « chichon » à « Saint-Laurent-des-Belles-Feuilles »… Mais c’est de mon jardin secret que j’ai envie de vous parler.

Nous allons partir pêcher la truite sur les hauts plateaux ardéchois, majestueux territoires aux limites de la Lozère et de la Haute-Loire, plus précisément à quelques lieues de l’Auberge rouge, de sinistre mémoire, et dans les communes où le mystère de la bête du Gévaudan prit naissance et règne encore à partir de 18 heures dans les foins fraîchement coupés. Nous sommes à quelques kilomètres des sources de la Loire, du Lac-d’Issarlès. Un « trou du cul du monde » comme on les aime. L’Auberge rouge n’a pas encore été achetée par un groupe hôtelier pour y créer un centre de vacances au thème « retour à la nature ».

Nous sommes en juillet. Le jour se lève. Je longe le Rhône, long couloir, ou plutôt puissant égout à ciel ouvert, bordé d’asphaltes brûlants permettant aux populations du nord de l’Europe de rejoindre frénétiquement la côte méditerranéenne, ses night-clubs, ses restaurants avec « plateaux de fruits de mer » bidon et crevettes locales de Norvège surgelées, ses plages encombrées, sa surpopulation estivale.

Lyon est déjà loin au nord, avec ses magnifiques demeures bordant les deux fleuves, dignes d’un Eurodisney pour ultra-riches. Une fois terminée la saison des agrumes, avec sa horde de semi-remorques parcourant tout l’hiver l’interminable ruban de béton entre les capitales de l’Europe du Nord et le sud de l’Espagne, ce sont les vacanciers qui prennent le relais pour rejoindre des lieux de vacances qu’ils quitteront plus fatigués qu’à leur arrivée… L’angoisse au ventre lorsqu’ils ouvriront leur boîte mail professionnelle avec 250 messages, dont 240 inutiles.

Nous sommes à quelques dizaines de kilomètres de la capitale du nougat et je fais cap au 240, vers l’ouest. Le progrès, selon l’expression consacrée, n’a ici rien épargné à personne. Les petites capitales régionales possèdent bien toutes leurs restaurants rapides et leurs ronds-points sécurisés, leurs antennes, leurs grands parkings, leurs centres commerciaux…

Heureusement, plus je progresse vers l’ouest, plus le paysage s’éclaircit, la verdure semble plus présente, moins de béton, peu à peu remplacé par la pierre. Les contraintes économiques n’ont pas laissé, ici, beaucoup de place au respect des fondamentaux en matière d’architecture régionale, en dehors de quelques propriétaires fortunés amoureux de la nature et venus de Suisse, d’Allemagne ou des Pays-Bas. C’est cela, la France !

Cinquante kilomètres à l’ouest du Rhône et c’est toujours, ou presque, le même décor, celui d’un pays resté longtemps replié sur lui-même et qui semble avoir vendu son âme aux marchands de bonheur.

Près de chaque petite ville et village abondaient, ici, il y a encore quarante ans, rivières poissonneuses aux eaux vives, généreuses forêts à champignons, magnifiques vergers, petites exploitations produisant des fruits de grande qualité. Il nous faut donc continuer, toujours plus vers l’ouest, en direction de l’Auvergne.

Traversée du massif du Tanargue, ancien lieu de vie, de travail, de labeur, devenu progressivement désert humain et lieu de mort. Mais je laisse Jean Ferrat et sa « Montagne » nous l’expliquer. La plupart des châtaigneraies ont été remplacées par des forêts de sapins. Toutes les petites usines de moulinage (travail de la soie), toutes les cultures en escalier, élevage de brebis, de chèvres, apiculteurs, tout a, bien entendu, disparu à cause du formica et du ciné… Ici, le seul renouveau remonte aux années 70, avec l’installation de communautés hippies. Expérience économique très vite engloutie dans les disputes, la drogue, l’alcool et la misère.

Et puis, après la traversée d’une dernière forêt ayant fait les frais d’aménagements, le plateau ardéchois.

Rapide inspection de la prairie pour vérifier la présence de sauterelles. Héritage de mon cher papa. Il est encore tôt, les rayons de soleil de juillet ne sont pas encore assez forts pour décider l’insecte à bouger. Préparation d’une boite d’allumettes vide, elle fera bien l’affaire, canne à pêche traditionnelle très longue et peu plombée. Règle numéro 1 : silence. « Toute truite vue ne terminera jamais dans votre panier. »

Puis c’est la progression parfois dérangée par une couleuvre rejoignant son habitat. Là, une petite chute d’eau avec, à ses pieds, une cuvette formée de roche. À droite, silencieuses dans leurs robes dorées, les vaches nous regardent, aussi curieuses qu’étonnées. Un peu plus haut, sur les versants, on s’affaire à couper ce foin si précieux, ressource importante ici. Subitement – mais il est trop tard -, comme un éclair, une belle mouchetée rejoint sa cachette. Ici, sous ce rocher, ou là, profondément sous la berge. Nous progressons ; là, près de cet arbre, toutes les conditions semblent réunies. S’approcher et ne pas regarder la rivière, ne penser qu’à faire glisser le fil de la canne entre quelques branches et déposer délicatement la sauterelle à la surface. Avec un peu d’expérience, vous entendrez les bruits de l’attaque puis il vous faudra relâcher la ligne trois ou quatre secondes puis enfin tirer.

Pour combien de temps encore de tels plaisirs ?

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