Histoire

Les Goncourt de la Grande Guerre : du front aux jeunes filles en fleurs

Colonel à la retraite
 

Le prix Goncourt vient d’être décerné à Éric Vuillard pour L’Ordre du jour. Il est le 115e titulaire de ce prix attribué depuis 1903. 115e parce qu’en 1906, le prix revint aux deux frères Jérôme (1874-1953) et Jean (1877-1952) Tharaud pour Dingley, l’illustre écrivain et que Romain Gary (1914-1980) le reçut par deux fois, en contravention avec la règle du Goncourt : en 1956, pour Les Racines du ciel, et en 1975, mais sous le pseudonyme d’Émile Ajar, pour La Vie devant soi. Éric Vuillard rejoindra-t-il la longue cohorte des Goncourt inconnus, comme le sont devenus les Léon Frapié, Émile Moselly ou André Savignon, pris au hasard parmi les plus anciens lauréats ? Car, évidemment, la France ne fabrique pas un Marcel Proust à la vitesse des rotatives !

Durant la Grande Guerre, l’académie Goncourt continua d’attribuer son prix car la France, mère des armes mais aussi des arts, continua à vivre et donc à écrire de 1914 à 1918. Malgré la guerre ; surtout à cause de la guerre, pourrait-on dire.

Une particularité : le Goncourt 1914 ne fut attribué qu’en 1916 au journaliste Adrien Bertrand (né en 1888 et mort le 18 novembre 1917 des suites de ses blessures) pour L’Appel du sol. Un roman racontant le quotidien d’un bataillon de chasseurs alpins au front. Écrit en 1914 et publié en 1916, ce livre fut dédié par l’auteur « au capitaine Georges Bertrand du 6e bataillon de chasseurs alpins. En souvenir, mon petit frère, de ce soir tragique de l’été 1914 où nous nous sommes rencontrés sous la mitraille. »

Mais pourquoi le prix 1914 ne fut-il pas décerné en 1914 ? Comme l’explique Philippe Baudorre, dans l’ouvrage collectif, paru en 2003 à l’occasion du centenaire, Les Goncourt dans leur siècle. Un siècle de Goncourt, en cet automne 1914, les académiciens Goncourt sont « perplexes » : attribuer ou pas le prix ? À qui ? Et pourquoi ne pas attribuer les cinq mille francs du prix à une œuvre charitable ? Mais cela eût été contraire aux dispositions testamentaires des Goncourt. Est évoqué aussi le nom de Charles Péguy, tombé au champ d’honneur le 5 septembre. Mais le prix ne peut récompenser qu’une œuvre d’imagination en prose. Alors fut décidé d’en reporter l’attribution.

En 1915, le Goncourt fut attribué à l’unanimité à René Benjamin (1885-1948) pour Gaspard, premier roman publié sur cette guerre et relatant le quotidien des soldats. Un livre que l’auteur écrivit sur son lit d’hôpital à Tours, après avoir été gravement blessé. Le roman commence ainsi : « C’était la grande semaine d’août 1914, chaque ville de chaque province française offrit un régiment à la France… » Notre armée alignait alors près de 500 régiments (infanterie, cavalerie, artillerie, génie)…

Henri Barbusse (1873-1935) obtint le prix en 1916 pour Le Feu. Journal d’une escouade. Un livre qui raconte le vécu du fantassin en Artois à la fin de 1915. Un livre pacifiste où sont évoqués « les trente millions d’esclaves jetés les uns sur les autres par le crime et l’erreur, dans la guerre de la boue… » Réaliste, aussi : « L’escouade avait dix-sept hommes quand elle est partie pour la guerre. Elle en a, à présent, dix-sept aussi, avec les bouchages de trous. »

La Flamme au poing, prix Goncourt 1917, n’a pas marqué les mémoires comme Le Feu. Ce roman d’Henry Malherbe (1886-1958), lieutenant au 43e régiment d’artillerie de campagne, gazé et hospitalisé jusqu’à la fin de la guerre, est encore une œuvre de guerre, animée d’un patriotisme fervent.

Le Goncourt 1918 fut attribué, le 11 décembre 1918, un mois après l’armistice, à Georges Duhamel (1884-1966) pour son roman Civilisation. Ce médecin, engagé volontaire bien qu’ayant été réformé, raconte en seize scènes sa guerre, principalement à l’arrière. « Quand j’avais une minute de liberté, je venais m’asseoir au pied du lit de Cousin. Il me disait : “Voyez ! Il y a la place pour vous, maintenant qu’on m’a coupé la jambe. On dirait que c’est fait exprès”. »

En 1919, face à Roland Dorgelès (1885-1973), auteur des Croix de bois, Marcel Proust (1871-1922) emporta le Goncourt pour À l’ombre des jeunes filles en fleurs. La guerre était bien finie.

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