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L’élégance d’une autre époque : Jean Rochefort à Lucien Jeunesse

Publicitaire, écrivain
 

Il n’y a pas d’élégance, il n’y a que des preuves d’élégance. Difficile de résister à la tentation de paraphraser un célèbre adage pour commencer ce témoignage. Des preuves d’élégance, il semble que Jean Rochefort n’ait pas oublié d’en produire tout au long de sa vie. Que l’on veuille bien me pardonner un autre mauvais jeu de mots et je dirais volontiers que je n’en veux pour preuve, justement, qu’une anecdote de la fin des années quatre-vingt, une anecdote que la secousse provoquée par la mort du comédien, il y a trois semaines, vient de faire remonter à la surface de ma mémoire.

Nous sommes au printemps 1987. Lucien Jeunesse n’apprécie pas, mais alors pas du tout, le portrait que viennent de brosser de lui Jean Rochefort et Michel Mortez 1, dans Tandem, le dernier film de Patrice Leconte, film excellent au demeurant. Il faut dire que les traits sont gros, si gros qu’ils dissimulent presque entièrement le modèle ; ce modèle qu’on ne reconnaîtrait pas si l’on ne savait de qui il s’agit, de qui il s’agit… « forcément ».

L’animateur du « Jeu des mille francs » y voit une charge, une charge outrancière (et cela peut se comprendre). Il se sent profondément humilié par ce sosie particulièrement ringard, injustement outragé par cette réplique hystérique, mythomane, alcoolique et cocaïnomane. Sans doute trop près, trop concerné, aveuglé par ce reflet des choses déformant si radicalement ce qu’il sait être, peu ou prou, identifié à son image, il ne voit pas, il ne peut pas voir, l’hommage, du moins pas sur le coup, le fantastique hommage tendu en grand derrière la satire du premier plan, et qui par sa taille, précisément, échappe à la vue de qui a le nez collé à l’écran, de qui, dans le cas présent, ne dispose pas d’un recul suffisant. Mettons-nous à sa place.

La chose s’ébruite dans le Tout-Paris, et même bien au-delà. C’est un mini-scandale qui éclate en France, cette année-là.

Apprenant le mécontentement, le chagrin et la colère de Lucien Jeunesse, le comédien Jean Rochefort, ébranlé à son tour par la situation, à son tour embarrassé au sujet de ce qui ne peut relever, pour lui, que du plus malencontreux malentendu, tient à rassurer l’animateur, élégamment, délicatement, sans attendre « à demain, si vous le voulez bien », quant à la nature de son intention et celle de ses sentiments.

Il s’empresse de lui adresser le billet suivant 2 :

« Le 15 juin 1987
« Cher Lucien Jeunesse
« J’ai trop d’estime et d’admiration pour vous je n’aurai (sic) jamais accepté de vous caricaturer.
« C’est un film sur l’amitié, sur la solitude.
« La seule analogie est professionnelle. Je me suis “fait la tête” du zazou que j’ai été c’est tout.
« Allez voir le film, cher Lucien, je pense que vous l’aimerez car nous nous y reconnaissons tous
« L’Amitié
« J. Rochefort »

Je connaissais depuis longtemps l’existence et l’objet de cette lettre mais ne l’avais jamais eue en main.

Pas mécontent de rendre cet humble hommage, hélas posthume, à ces deux personnalités, je m’en remets, comme je remets cette lettre, à l’intérêt et l’émotion de chacun.

Notes:

  1. Nom du personnage principal, incarné par Jean Rochefort
  2. Rendu public grâce à l’aimable autorisation d’Odile Jeunesse, veuve de l’animateur décédé en 2008. Il s’agit d’un document A4 ; l’écriture y est donc énorme, particulièrement « généreuse », elle aussi.

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