Livre

Conversations avec Poutine

de Oliver Stone

 

Voici le livre extrait du documentaire que diffusa, il y a quelques mois, la télévision française. On y lit la retranscription, très bien traduite de la version anglaise (elle-même traduite du russe, induisant un risque de « perte en ligne » qui semble avoir été évité ici), des entretiens du cinéaste Oliver Stone avec Vladimir Poutine entre 2015 et 2017. Qu’en retenir ?

D’abord quelques points de forme et de mise en scène, qui ne sont pas des détails dans ce qui fut au départ filmé, et que le livre matérialise par de nombreuses didascalies. On est d’abord frappé par la grande liberté de ton et la grande courtoisie mutuelle de ces échanges, qui sont rythmés par des anecdotes personnelles ou des moments de détente : Poutine parle du judo (mais pas seulement), Stone parle des rêves qu’il fait, les deux hommes s’arrêtent en plein milieu d’une discussion pour jouer au ping-pong ou visiter une église.

Ensuite, cet aplomb calme et implacable qui est la marque de Poutine : « Si vous élevez la voix, rappelle-t-il, les gens ont semble-t-il du mal à comprendre ce que vous dites. » Face à lui, Oliver Stone se force à jouer, avec malice, à l’Américain typique, ce qui fait naître de sacrées formules. Exemples. Au sujet de l’intérêt récent de Poutine pour le patin à glace : « N’avez-vous jamais peur de vous blesser ? » Réponse : « Si l’on pense ainsi, il vaut probablement mieux rester chez soi. » Clin d’œil à Monluc ou au prince de Ligne, inimaginable pour un cerveau en marche.

Autre échange à la volée : « N’avez-vous jamais de mauvais jours ? » « Je ne suis pas une femme, donc je n’ai pas de mauvais jours. » J’entends claquer d’ici les nerfs optiques des lectrices féministes… Pour faire bonne mesure, et provoquer des AVC chez les LGBT, il y a cette passe d’armes à la fin d’un match de hockey auquel Poutine vient de participer. Taquiné par Stone sur l’homophobie supposée des Russes, il répond tranquillement : « Mon devoir consiste à défendre les valeurs familiales et traditionnelles. Pourquoi ? Parce que les mariages entre individus de même sexe ne produiront aucun enfant. C’est Dieu qui en a décidé ainsi, et nous accordons une grande importance à notre taux de natalité. » Et puis voilà.

Sur le fond, ensuite. Poutine n’esquive quasiment rien. On parle de l’Ukraine ? Mais bien sûr. Et Snowden, on peut ? Oui, sans problème. Et la Syrie, et l’Afghanistan ? Évidemment. Et à chaque fois, ce n’est peut-être pas la vérité chimiquement pure, mais c’est un exercice de décrassage mental particulièrement salutaire. Tous les mensonges américains sont passés au Kärcher, toutes les indignations de l’Occident se dégonflent comme des baudruches. Et quand on ne peut pas en parler, la réponse est toute simple. Des chiffres sur le budget des systèmes de surveillance ? « Non, c’est un secret. » Et puis voilà (bis).

Une grande sérénité et une grande sincérité se dégagent de ces entretiens, qui vont dans le détail de l’analyse des crises et défis auxquels le monde et la Russie font face. Vladimir Poutine a sans doute beaucoup de défauts (Oliver Stone aussi), mais tous deux ont des qualités qui ne se rencontrent guère dans les interviews du temps : Stone est plutôt humble et souriant (impensable chez un réalisateur français), Poutine assertif, univoque et précis (impensable chez un mâle occidental 2.0). Quand on se demandera, en 2040, à quoi ressemblait une discussion avant l’écriture inclusive, les Fouquier-Tinville de Twitter et les discours algorithmiques macroniques de viol des foules, on relira ce livre. Mais rien n’empêche de l’ouvrir dès maintenant.

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