Livre

Métamorphoses de la ville. De Romulus à Le Corbusier

de Pierre Le Vigan

Docteur en droit, journaliste et essayiste
 

Passionnante, bien que souvent déroutante déambulation au sein de la ville antique et moderne que nous propose Pierre Le Vigan dans un solide essai amené à devenir une référence, tant ce panorama des métamorphoses urbaines et citadines, à la manière des travaux universitaires (le jargon ésotérique et les concepts abscons en moins), est systématiquement étayé par d’utiles notes infra-paginales, stimulantes invites à creuser tel ou tel dédale de cette fantastique invention humaine.

L’auteur, urbaniste de profession et essayiste talentueux à la plume trop rare, s’était déjà – trop discrètement – fait remarquer par ses réflexions sur la condition de l’homme moderne et les crises induites par la modernité, faisant de lui un digne continuateur à bas bruit de Hannah Arendt.

Plaidant pour une authentique « décroissance des villes » – sans pour autant sombrer dans un utopique « désurbanisme » –, Le Vigan n’en dresse pas moins un portait vivifiant, parfois sombre ou consternant mais jamais désespéré de cet incessant tiraillement dialectique entre la ville et la campagne, le centre-ville et la banlieue, cette dernière et la zone ultrapériphérique ou périurbaine, rappelant au passage comment se concevaient les cités antiques (concevant la ville comme « une portion de la nature ») et celles de l’époque médiévale (« étape vers le stade national-étatique d’organisation des peuples »).

Surtout, l’auteur met l’accent sur cette constante anthropologique qui fait de l’homme le prisonnier incoercible de son désir prométhéen qui se résume prosaïquement à toujours vouloir construire le paradis sur terre, tendance qui s’est évidemment alourdie, en Europe, d’abord avec le recul (sous la Réforme) puis la quasi-désertion du christianisme. Ainsi constate-t-il l’irréductible divorce entre l’architecture et l’urbanisme, « conséquence du divorce de la forme et de l’être […] et, plus encore, conséquence du souci moderne de la détermination de la vérité comme certitude et rectitude (Descartes) ».

Tandis que « l’architecture n’est plus porteuse d’espérance [et] participe, au contraire, au désenchantement du monde [en] contribuant aux ruptures du lien social », l’urbanisme en vient à n’être qu’une instance administrative et procédurale de validation des délires architecturaux les plus absolus, le moindre des paradoxes étant que la réglementation se complexifie au fur et à mesure que la ville se déshumanise en tant que cité pour n’apparaître que comme individualisation narcissique des lieux de vie, lesquels se doivent impérativement de répondre à un drastique cahier des charges mêlant accessibilité, sécurité, transparence, mixité, festivisme, etc. La Charte d’Athènes et Le Corbusier voulant faire de la ville « un immense parc » ont bien entendu inspiré cette « dysneylandisation » des villes.

Et que dire de la banlieue qui, depuis la révolution industrielle, ne cesse d’accumuler épithètes péjoratives et jugements définitivement négatifs. Ce phénomène des banlieues périurbaines ou suburbaines s’est, dès l’origine (dernier tiers du XIXe siècle), accompagné d’une prolétarisation allant évidemment de pair avec l’exode rural. Ce mouvement allait contribuer inéluctablement à une redéfinition de la ville qui n’irait guère dans le sens d’un renforcement du lien social. « Les rapports entre les villes et leurs banlieues sont ainsi au cœur de la crise de la ville en tant que crise de l’urbanité », pose notre essayiste d’un œil lucide. Ancienne entité juridico-politique aux lointains temps féodaux, la banlieue est devenue aujourd’hui synonyme de pleurésie chronique des villes-mondes au point, d’ailleurs, sous l’effet – et les méfaits – de l’occidentalisation des modes de vie, de subsumer le monde.

Sous le patronage souvent revendiqué de Lewis Mumford et Walter Benjamin, Pierre Le Vigan nous invite à repenser la ville d’aujourd’hui et de demain. Il s’agit d’en finir avec les gigantesques et infernales conurbations qui ne sont pas seulement des facilités de communication (voire !) mais induisent une conception artificielle, déracinée, froidement rationaliste, mécaniciste, homogénéisatrice de l’homme et de son milieu. Or, la première écologie consiste précisément à penser l’homme dans sa nature profonde, endogène et exogène.

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