Entretien

Robert Ménard : « Les médias du service public sont les avocats de l’ordre établi ! »

Maire de Béziers

Ancien journaliste. Fondateur de Reporters sans frontières et de Boulevard Voltaire

 

Vous vous faites le chantre du « printemps des droites ». Qu’est-ce à dire ?

Qu’il nous faut faire preuve d’audace, d’imagination. Ne pas hésiter à être iconoclaste. Pas seulement à l’égard des idées, des propositions des autres, mais vis-à-vis de nos propres analyses, de nos propres propositions. Il ne doit pas y avoir de tabous. Un exemple : les vagues migratoires auxquelles doivent faire face notre pays et plus généralement toute l’Europe. Se contenter d’expliquer qu’il faut y mettre fin ou, du moins, les réduire de façon drastique n’est pas suffisant. Que faire de ces garçons et de ces filles de la deuxième, voire de la troisième génération, qui sont aujourd’hui des Français à part entière – pas forcément de cœur mais du moins de papiers – et qui sont bien moins intégrés que leurs parents ou leurs grands-parents ? Comme maire, je suis confronté à cette question tous les jours ou presque. Et de réponses, je n’en ai pas.

En finir avec le laxisme généralisé, vous répondra-t-on…

Un peu court ! Parce que cela va bien au-delà des seuls problèmes de délinquance. Une bonne partie de cette jeunesse issue de l’immigration, sensible à un islam plus rigoriste, plus identitaire, affiche des comportements qui sont vécus comme des affronts par le reste de la population. Et qui, bien souvent, le sont. Un problème d’éducation ? Bien sûr mais, encore une fois, pas seulement. Il y a chez certains un vrai rejet de notre mode de vie, de ce que nous sommes. Du coup s’installe dans nos villes une sorte d’apartheid ethnique. L’Office des HLM, dans ma ville, en est à ne pas mélanger Maghrébins et Turcs. À chacun sa cage d’escalier ! Cela ne peut pas durer. Et dans ce domaine encore, je ne sais que faire, j’avance à tâtons…

D’autres champs d’investigation pour ce laboratoire d’idées que vous appelez de vos vœux ?

Les médias, bien entendu. J’en suis convaincu, je le constate jour après jour, ils sont – dans leur grande majorité, et notamment les médias de « service public » – les principaux obstacles à une prise de conscience, les avocats quotidiens de l’ordre établi, les thuriféraires de cet « empire du bien » décrit – avec quel talent – par le regretté Philippe Muray. Ils terrorisent ceux qui seraient tentés de faire un pas dans notre direction. Ils excommunient tous ceux qui ne pensent pas comme eux. Ils sont, comme le dit Michel Houellebecq, « les grands prêtres moralisateurs d’une époque sans religion, ni morale », l’ultime bastion d’un moralement correct qui fait l’impasse sur le réel au profit d’un discours idéologique. Sans eux, sans cette emprise qu’ils exercent encore, bien des digues, comme on dit, auraient sauté. Regardez le milieu intellectuel : on y discute, on y débat sans exclusive. Michel Onfray est interviewé par Alain de Benoist dans Éléments. Alain Finkielkraut prend la défense de Renaud Camus…

Mais, comme vous le dites, tout n’est pas si simple puisque vous intervenez régulièrement sur l’antenne d’Europe 1

C’est vrai. Comme quoi il existe partout des hommes de qualité, des hommes d’indépendance et de liberté, soucieux de donner la parole à ceux dont ils ne partagent pas les idées. Mais ils sont malheureusement des exceptions. Avant de fonder, avec quelques autres, Boulevard Voltaire, j’avais été viré, coup sur coup, d’i>Télé et de RTL. Peu de journalistes s’en étaient émus…

Mais avec tout ça, nous sommes bien loin des enjeux nationaux…

Vous vous trompez. Vous pensez avec une vieille boîte à outils conceptuels. Si, demain, nous devons gagner, ce ne sera pas une nouvelle version de la prise du palais d’hiver. Il n’y aura pas de Grand Soir électoral si nous ne faisons pas un travail à la base, via les communes. Il faut apprendre à diriger des collectivités, à maîtriser des dossiers toujours très complexes. On ne peut pas se contenter de slogans, de « y a qu’à », de « faut qu’on ». Quand François Ruffin explique, à propos de La France insoumise : « Je ne suis pas sûr que les gens nous donnent les clés du pays volontiers pour le gouverner », je ne suis pas loin de penser la même chose pour ce qui est de notre sensibilité politique. Et quand il ajoute : « Je ne nous sens pas prêts [à gouverner] », je partage également son analyse nous concernant…

Et maintenant ?

On relève les manches et on bosse. Le pouvoir ne nous tombera pas dans les mains comme un fruit mûr. Et puis, on arrête de manier l’exclusive, de condamner le moindre propos un tant soit peu dissident par rapport aux dogmes qui font loi dans notre partie de l’échiquier politique. Nous avons le droit de penser que l’Europe comme civilisation – à ne pas confondre avec les institutions bruxelloises et ses ronds-de-cuir – peut être un rempart contre l’américanisation de notre continent, de nos modes de vie. Même si cela ne colle pas avec le catéchisme en vigueur dans nos rangs… Pour tout vous dire, j’en ai ras le bol, de ces apprentis censeurs qui ne cessent de se plaindre d’être caricaturés par les « grands médias » et se comportent comme des gardes-chiourme de la pensée étiquetée « droite nationale ». Je n’ai pas envie de devoir choisir entre les idéologues de France Info et les maîtres penseurs d’un parti quel qu’il soit…

Les lendemains de défaites électorales poussent aux déchirements internes…

Oui, nous avons été battus. Oui, il nous faut tirer les leçons de cet échec. Oui, tout ne se réduit pas à un débat raté. Alors, ou nous posons les questions, toutes les questions, même celles qui fâchent, ou nous nous contentons d’opérations de marketing interne, de ripolinage, de stratégie à deux balles. Et nous perdrons ! À ces derniers, j’ai envie de répondre en citant, encore une fois, Philippe Muray : « C’est une grande infortune que de vivre en des temps si abominables. Mais c’est un malheur encore pire que de ne pas tenter, au moins une fois, pour la beauté du geste, de les prendre à la gorge. » Chiche ?

Prochain rendez-vous : l’élection européenne ?

Absolument pas. L’élection européenne de 2019 ne sera pas une étape dans la reconstruction de la droite. Tout au contraire. Avec une seule liste nationale, elle favorisera l’emprise des partis, les phénomènes de cour, le parisianisme. Peut-être faudra-t-il faire le dos rond et nous concentrer sur la préparation de la seule élection qui compte si nous voulons vraiment inventer une droite girondine : je veux parler, bien sûr, des municipales. C’est par là qu’il faut commencer pour bâtir une véritable alternative aux pouvoirs centralisateurs. En proposant des programmes en rupture avec les pratiques des petits notables locaux. En allant piocher dans les textes de Proudhon – vantant l’esprit, le pouvoir communal et provincial – et de ces socialistes oubliés de la gauche, méprisés des marxistes jacobins. En nous appuyant sur le Tocqueville de De la démocratie en Amérique qui affirmait : « Sans institutions communales, une nation peut se donner un gouvernement libre, mais elle n’a pas l’esprit de la liberté. » Avant d’ajouter : « Les institutions communales sont à la liberté ce que les écoles primaires sont à la science ; elles la mettent à la portée du peuple ; elles lui en font goûter l’usage paisible et l’habituent à s’en servir. » Un beau programme, n’est-ce pas ?

Ancien journaliste. Fondateur de Reporters sans frontières et de Boulevard Voltaire

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