Prisons

Ramadan, Lelandais hospitalisés : complaisance de l’État de droit ou égard de civilisation ?

Docteur en droit, journaliste et essayiste
 

Sur Twitter (17 février), Grégory Roose, secrétaire départemental du Front national des Alpes-de-Haute-Provence, avait cette observation, mi-sérieuse, mi-ironique :
« Deux réponses judiciaires inadaptées :
– 1755 : Louis Mandrin subit le supplice de la roue pour « contrebande ». Il aura tous les membres brisés avant de mourir.
– 2018 : #NordhalLelandais assassine une petite fille et la dépèce. Il est hospitalisé pour éviter qu’il ne se suicide. »

Autres temps, autres mœurs, assentiraient certains, quand d’autres conviendraient, au grand soulagement des latrines proprettes de leur confortable et si rassurante bêtise, que « nous ne sommes plus au Moyen Âge ».

L’on fera modestement remarquer que cette conception du progrès entendu comme la récusation systématique du passé avec les yeux aveuglément béats d’un présent qui se mire dans la parousie d’un avenir indiscutablement meilleur est bien plus qu’une candide profession de foi : une insigne idiotie.

Le fait que Nordahl Lelandais, meurtrier présumé de Maëlys de Araujo, fillette de 8 ans, disparue lors d’un mariage au Pont-de-Beauvoisin (Isère), ait fait l’objet d’une hospitalisation prophylactique en psychiatrie, son avocat – comme, du reste, l’institution judiciaire – redoutant qu’il n’attente à ses jours après ses terribles aveux, n’est certainement pas à apprécier à l’aune d’un éventuel « progrès » de l’État de droit.

Tout comme la non moins récente hospitalisation de l’islamologue Tariq Ramadan, mis en examen pour viol, en raison de deux pathologies graves (dont une sclérose en plaques) déclarées incompatibles avec sa mise en détention provisoire dans la très accueillante pension de famille pénitentiaire de Fleury-Mérogis n’est nullement à mettre sur le compte d’une semblable légende progressiste tout aussi infondée.

Au regard de la gravité des faits reprochés (viol et meurtre), la mansuétude de cet État de droit tant vanté et magnifié pourrait même être regardée comme chargée des plus lourdes suspicions de laxisme, sinon de grave complaisance.

Cependant, la fermeté ne doit pas empêcher la prise en considération d’une certaine humanité – la civilisation le commande –, à la condition, en retour, que cette dernière ne fasse pas obstacle à la première – la justice s’y oppose. Or, cette inversion est devenue précisément une perversion de notre système judiciaire qui n’a de cesse de traiter le lumpenprolétariat criminel avec une obscène bienveillance arborant le masque d’un droit-de-l’hommisme vétilleux et procédural.

À cette enseigne, sous l’empire de la doctrine dite de la « défense sociale », la sanction pénale, dans le contexte extraordinairement permissif qui est le nôtre depuis une trentaine d’années, reste profondément influencée par la doxa foucaldienne de la prison nécessairement criminogène. Pis : la peine a été expurgée de sa dimension coercitive pour n’en retenir qu’une vocation émancipatrice, la figure du criminel revêtant les oripeaux christiques de la rédemption.

On a relégué le châtiment hors du champ de la régulation sociale, oubliant que c’est le criminel dont la mise hors d’état de nuire participe de l’impérieuse légitime défense collective qui doit faire l’objet d’une telle relégation salutaire.

À ce titre, l’abolition de la peine capitale, ultima ratio necessitatis, bien loin d’être une avancée de la « civilisation », a constitué un bouleversement sans précédent de son axiologie des délits et des peines, dans la mesure où la brutalité individualiste du criminel s’est substituée à l’holisme rationnel – même imparfait – de la justice supplicière, celle-ci ayant même ingénument confié les clés procédurales et processuelles de sa magnanimité à celui-là pour qu’il les retourne contre elle.

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