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Ce qui se cache derrière le « rapt » du Premier ministre libanais Saad Hariri…

Journaliste, écrivain
 

Autrefois, quand on parlait d’otages au Liban, il s’agissait d’étrangers détenus à Beyrouth ; aujourd’hui, c’est Saad Hariri, Premier ministre libanais, qui se retrouve retenu contre son gré à Riyad. Du jamais vu dans un Orient qui en a pourtant vu bien d’autres !

C’est donc en quasi-otage, mine défaite et yeux cernés, qu’à l’occasion d’un entretien accordé à la chaîne libanaise Future TV, mais réalisé en Arabie saoudite sous haute surveillance manifeste, il s’est adressé à son peuple : « Je suis libre ici, si je veux voyager demain, je voyage… » Vraiment ?

Dans sa lettre de démission, vraisemblablement dictée par le jeune prince Mohammed ben Salmane (voir nos éditions précédentes), Saad Hariri entendait « couper les mains de l’Iran » dans la région. Pour, aujourd’hui, tendre la sienne au Hezbollah, à condition toutefois qu’il modère ses ambitions politiques.

Pourquoi une telle volte-face ?

Pour Karim-Émile Bitar, le très écouté politologue libanais, « Mohammed ben Salmane a été trop impulsif. Maintenant qu’il a compris que son coup d’éclat a renforcé la popularité d’Hariri, il fait machine arrière. » Il est vrai qu’après la purge à grand spectacle opérée dans les milieux politiques et d’affaires saoudiens, Mohammed ben Salmane se sentait pousser des ailes. Fort de l’appui de Donald Trump, il imaginait pouvoir réduire l’influence grandissante du traditionnel ennemi iranien au Moyen et Proche-Orient en échange d’une réforme structurelle de la société saoudienne et de l’abandon du soutien aux salafistes du monde entier, qu’ils soient terroristes ou non.

Dans le Tehran Times, quotidien iranien de référence, le géopoliticien Sadeq Maleki affirme : « Le système traditionnel, fondé sur les allégeances tribales, qui est le vivier du salafisme, n’était plus viable à long terme. […] Il y a donc eu un pacte conclu entre Riyad et Washington. Qu’il ait été signé par Donald Trump et Mohammed ben Salmane est anecdotique, il aurait eu lieu de toute manière. » Quant au risque d’un affrontement militaire direct entre l’Arabie saoudite et l’Iran, Sadeq Maleki temporise : « En politique, tout est toujours possible, mais l’expérience nous enseigne que Riyad et Téhéran ont toujours évité ce type de confrontations. Et nous ne devons pas oublier que ces deux pays se sont tous deux lancés dans une stratégie de développement économique ayant besoin de la paix pour aboutir. »

Pour peu probable qu’elle soit, la possibilité d’un tel embrasement est néanmoins présente dans tous les esprits, celui du spécialiste français Stéphane Malsagne, par exemple, qui, interrogé par L’Obs, s’inquiète en ces termes : « Après les défaites territoriales de Daech en Irak et en Syrie, et en raison de la progression des milices chiites en Irak, un axe Riyad-Washington-Tel Aviv s’est constitué qui entend bien régler par des moyens militaires la question du Hezbollah au Liban. »

C’est donc dans cette perspective qu’il faut analyser la « démission » et le « rapt » de Saad Hariri, même si, en l’occurrence, Saoudiens, Américains et Israéliens semblent avoir perdu l’initiative sur le terrain abandonné aux Russes et aux Iraniens mais négligeant ce fait majeur : épuisé par plus de dix années de guerre civile, le peuple libanais, plus solide et plus uni qu’on ne pourrait le croire, est manifestement vacciné contre toute forme d’aventurisme guerrier.

Cette initiative, la France tente de la reprendre, non sans une certaine intelligence politique, sachant qu’on peut au moins être gré à Emmanuel Macron d’avoir remis des hommes sûrs et expérimentés – moins atlantistes et néo-conservateurs qu’avant, pour aller court – au Quai d’Orsay. Avec une visite surprise à Riyad et une autre prévue à Téhéran, le Président tente de renouer avec l’ancien rôle d’incontournable pivot entre les diverses factions en présence. Mais le même Stéphane Malsagne de rappeler : « La France a perdu beaucoup de terrain sur le marché de l’armement saoudien et ses moyens de pression sont limités sur le régime, d’autant qu’elle attend de Riyad une aide financière pour la force du G5 Sahel… »

Bref, sur fond d’Orient compliqué et d’ancestrales luttes d’influence entre Arabes sunnites et Perses chiites, l’avance prise par les premiers ne fait qu’expliquer l’agitation brouillonne des seconds.

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