À cran

Yann Moix dans le viseur du CRAN : les historiens doivent sortir du silence !

 

Les sbires du CRAN ont la gâchette facile. Leur dernière cible ? Yann Moix. Son crime ? Avoir disqualifié les tentatives du Conseil représentatif des associations noires de France de débaptiser les écoles de quelques figures contestées de l’Histoire nationale. Sur le plateau d’ »On n’est pas couché », le chroniqueur a en effet fustigé les thuriféraires de l’antiracisme au cours d’un dialogue avec le philosophe Alain Finkielkraut. « Le problème, quand le passé dépend du présent, conclut Yann Moix, c’est qu’il y a forcément des anachronismes et qu’on va aller voir des crimes contre l’humanité chez Colbert ou chez Napoléon, ce qui est absolument débilissime, dans la mesure où c’est un concept moderne inventé à Nuremberg. »

Quelques heures plus tard, le CRAN dégainait. Jugeant les propos « haineux et méprisants », l’association a demandé au CSA « de recadrer et de sanctionner sévèrement le producteur de l’émission, car on ne peut laisser ainsi proférer et proliférer à l’antenne […] des propos qui laissent à penser que black lives don’t matter ». Selon le CRAN, le chroniqueur « visait en effet directement la campagne menée à propos de Colbert et de Napoléon, le premier ayant préparé le Code noir qui a légalisé l’esclavage en France, et le second ayant rétabli en 1802 l’esclavage, qui avait été aboli en 1794 ».

Dans l’ouvrage Historigraphies, II publié chez Gallimard en 2010, Patrick Garcia consacre un chapitre à la « dérégulation de la lecture du passé ». Après avoir entretenu « un rapport enchanté au passé » pendant deux siècles, la France fut traversée par une crise des grands récits nationaux à la fin des années 70. À l’histoire mémorielle exaltée, à vocation universelle, a succédé une pluralité de mémoires blessées, traduisant « la résurgence du refoulé, des oubliés, des passés qui ne passent pas ». Il s’agissait, pour un grand nombre d’associations, de « rompre avec l’indulgence du roman national » et d’entretenir « l’illusion que le passé serait réparable comme tout autre préjudice ». Face à une telle menace, Patrick Garcia conclut son chapitre passionnant en préconisant « une déontologie du désengagement », valable pour tous les universitaires, les invitant à traquer les idéologies partisanes d’où qu’elles viennent.

Face aux assauts idéologiques du milieu associatif, la déontologie des historiens ne devrait-elle pas les conduire à monter au créneau avec la même énergie qu’ils emploient lorsqu’il s’agit de résister aux assauts des conservateurs qui cherchent à promouvoir une lecture romanesque et romantique de l’Histoire ? La déontologie du désengagement n’est-elle toujours qu’à sens unique ? L’anachronisme furieux qui semble investir la place publique n’est-il pas précisément le pire ennemi de l’historien, qu’il se doit de traquer toujours et en tout lieu, quels qu’en soient l’auteur ou l’origine ?

L’Histoire non comme une science mais comme un tribunal : voilà le travail de sape auquel la France assiste sans broncher. Dans un silence universitaire quasi total. Car la menace de l’unité nationale est en cause. Au fond, à quel jeu les associations antiracistes jouent-elles ? Cherchent-elles sincèrement à intégrer les populations immigrées au navire tourmenté de la nation française, travaillé par le tangage de la complexité historique, le roulis des mémoires douloureuses, le brassage des identités multiples ? Ou bien cherchent-elles à le démâter et le faire sombrer dans les eaux profondes du nihilisme historique ? Peut-être rêvent-elles d’un nouveau monde, d’une Atlantide idéale, vierge de toute figure historique équivoque, de toute conscience tragique, n’ayant connu ni génocide ni esclavagisme – au fond, d’une terre qui n’existe pas.

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